RESONANCIAS: “FUTURO ESTALLIDO” PAR PEDRO DONOSO – Institut français du Chili

RESONANCIAS: “FUTURO ESTALLIDO” PAR PEDRO DONOSO

Par Safia, lundi septembre 20th, 2021
RESONANCIAS: “FUTURO ESTALLIDO” PAR PEDRO DONOSO
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“Nous n’avons encore rien vu”. À propos de Le débordement par Cécile Bally et Emma Tricard

Nous ne devons cependant jamais oublier que la configuration actuelle du monde contient de nombreuses possibilités différentes (en conflit), et non une seule. 

Franco Berardi, Futurabilidad

 

“L’opacité et la complexité des phénomènes qui ont transformé le monde au cours des dernières décennies obscurcissent l’imagination de l’avenir”, écrit la théoricienne argentine Graciela Speranza. Cet imaginaire trouble renvoie à une forme climatique, à une comparaison liée aux phénomènes atmosphériques. Certes, la métaphore météorologique nous expose, comme son nom l’indique, à la logique des météores, des détachements de corps célestes qui peuplent le ciel, éléments fortuits et irréguliers qui nous rappellent que le destin de nos événements est peut-être déjà encodé là-haut. Le ciel comme espace d’inscription de l’avenir semble toujours aussi imprévisible : le bulletin météorologique fait état de ce qui n’arrive pas, ou de ce qui manque d’arriver, de la pluie qui n’est pas tombée, du vent qui n’a jamais soufflé, de l’implacable soleil qui, selon les prévisions, ne devait pas briller ce jour-là. Apparemment, il n’y a que dans les déserts que l’on peut se fier aux prévisions météorologiques. Le Chili, comme nous le savons, possède une part importante de désert.

Photo © Tabea Xenia Magyar

Imaginons alors un futur nuageux. Quelque chose qui n’est pas encore là commence à se profiler dès le moment où on l’annonce. Nous pouvons partir dans des fantaisies floues ou projeter des événements délirants. Dans tous les cas, chaque fois que nous larguons les amarres vers une possible réalisation future, ce que nous projetons utilise les paramètres d’aujourd’hui pour tendre une main tremblante vers le futur. Le présent est le seuil du futur ; c’est la piste d’envol du vaisseau de la science-fiction vers des scénarios où ce que nous vivons aujourd’hui semble à la fois étrange, reconnaissable et défocalisé. Une question vient alors se poser : ce que nous avons tendance à appeler dystopie, ne serait-ce pas finalement le cauchemar qui nous éveille aux conditions que notre présent nous impose ? Il me semble qu’une partie de tout cela se trouve dans les recherches que Cécile Bally et Emma Tricard mènent depuis un certain temps déjà.

Ce n’est pas la première fois que ces deux chorégraphes et performers travaillent ensemble. Déjà en 2014, elles ont créé, avec d’autres membres, le collectif multidimensionnel The Breakfast Club Collective, dans lequel elles travaillent le mouvement, étendu dans la mobilité du nomade. La question qu’elles se posent dans le cadre de l’actuelle résidence qu’elles ont prévue au NAVE porte sur la possibilité de trouver une issue au présent lorsque celui-ci tente de nous conduire vers un autre avenir. “Nos idées sur l’avenir, nous disent-elles, se réduisent avant même d’avoir pu s’épanouir : pouvons-nous décider de l’avenir ou devons-nous nous y adapter ?”

D’une certaine manière, les séries d’actes accumulés dans le présent sont marquées par le désir d’échapper encore et toujours à la même chose : nous savons qu’il y aura un demain comme espace de répétition de ce qui doit encore se produire. Comme le soulignent Cécile et Emma, “le futur est planifié par nos gouvernements, proclamé par les médias, leurs prophéties nous contraignent à un ajustement perpétuel et façonnent notre présent”. Toute possibilité d’accéder à un temps renouvelé est irréalisable si nous ne rompons pas avec les conditions de contrôle routinier exercé par les systèmes et les modes qui régissent notre environnement social, économique et politique actuel. Le formuler ainsi ouvre la possibilité de comprendre l’actualité du futur comme un temps dont la réalisation dépend d’un débordement, d’un acte incontrôlable qui dépasse les conditions dominantes, qui oblige à trouver d’autres gestes et d’autres manières de faire… N’est-ce pas précisément ce qui s’est passé en octobre 2019 au Chili ?

Revenons en arrière. À ce moment de coïncidence collective où tout ce qui avait été accumulé a brisé la matrice de procrastination, jusque-là implicite dans le système dominant. Comme le fait remarquer Kathya Araujo dans ses recherches sociales, il ne s’agissait pas là d’un moment de révélation, mais bien d’une éclosion politique. Il s’agit, explique-t-elle, de “situations structurelles qui ont engendré à la fois des frustrations et des attentes, dont on ne peut pas dire qu’elles aient été invisibles. En fait, la grande majorité d’entre elles ont toujours été publiques, mais elles n’avaient pas encore pu devenir pleinement politiques”. Aussi tautologique que cela puisse paraître, l’évidence est devenue visible au Chili : on refusait l’avenir. On sait que le mécanisme qui a rendu possible cette étape émancipatrice est composé de nombreux facteurs. Mais on peut imaginer que, finalement, un seul d’entre eux était absolument indispensable : faire preuve d’une hardiesse débordante.

Photo ©  Amélie Laval

Notons alors ce que nous pourrions imaginer d’une mise en scène que nous ne connaissons pas encore dans un pays qui a repris la lutte dans l’optique de se frayer un chemin vers son émancipation, à partir du débordement. Le “spectacle de danse” imaginé par Cécile et Emma sous le titre Le Débordement (Die Ausschreitung / Le Débordement), sera hébergé à NAVE, le centre de création et de résidences qui accueille l’expérimentation par les arts vivants. Dans leur espace prendra forme ce que les auteurs présentent comme l’adaptation d’un texte de science-fiction écrit collectivement lors d’ateliers participatifs à Aix-en-Provence, Berlin, Reims, Santiago et Courtrai. Ces expériences d’écriture accumulées seront donc un substrat de sons et de gestes destinés à ouvrir une brèche dans le temps à la recherche d’un autre lieu. “En travaillant cette fiction narrative, précisent Cécile et Emma, nous chercherons d’éventuels interstices où l’histoire peut encore être inventée, négociée, où tout n’a pas déjà été écrit”. 

Compte tenu du grand pas fait vers la rupture des conditions du capitalisme néolibéral qui a longtemps prévalu au Chili, ce travail se penche donc sur la mécanique d’une interruption dans la mécanique de l’habituel à travers un acte littéraire, l’irruption de la parole inattendue, du geste libre, du pas qui doit à nouveau trouver un contexte. Nous pouvons dès maintenant accueillir une impulsion qui démonte les moules rigides responsables de la stagnation de la vie dans les échanges socio-économiques.

Peut-être pouvons-nous risquer quelque chose d’ouvert, une intensité renouvelée dans l’action collaborative proposée par Cécile et Emma. Unies par la perception de la révolution qui s’est produite sur le territoire chilien, leur œuvre Le débordement provoquera la tension nécessaire au déplacement des gestes et des conversations vers un champ de recherche où l’on pourra penser à quelque chose de si différent qu’il nous permettra de suspendre l’actuel. J’imagine que ce n’est pas une solution, ni rien de ce genre. Il s’agit peut-être plutôt d’une redécouverte de la nécessité du changement, de l’impératif de remettre en question nos conditions structurelles de vie, nos amarres.

“Révolution” est un mot usé et surutilisé. Mais, comme l’écrit Gilles Deleuze dans L’anti-œdipe: capitalisme et schizophrénie, c’est aussi un appel à “ne pas sortir du processus” :

Alors quelle solution existe-t-il, quelle voie révolutionnaire ? […] Mais de quelle voie révolutionnaire parle-t-on ? En existe-t-il une? – Se retirer du marché mondial, comme Samir Amin le conseille aux pays du tiers monde, dans une curieuse reconduction de la “solution économique” fasciste ? Ou bien tout le contraire? En d’autres termes, aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? Car les flux ne sont peut-être pas encore suffisamment déterritorialisés, suffisamment décodés […] Ne pas en sortir, mais aller plus loin dans le processus, pour ” accélérer le processus “, comme disait Nietzsche : en vérité, en la matière, nous n’avons encore rien vu.

Dans un pays aussi désertique que le Chili, dans lequel on peut dire aujourd’hui qu’un champ d’expérimentation imprévisible s’est ouvert pour oser jouer avec des règles ouvertes, on peut dire que l’idée de révolution propose à nouveau un processus de débordement comme l’annoncent Cécile et Emma, à travers leurs mouvements abstraits et discordants, à travers leurs mots collectés collectivement. Leurs collaborations scéniques, je le soupçonne, sont assemblées afin de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de rôles ; qu’en réalité ce ne sont jamais des rôles. Il s’agit avant tout d’un effort pour donner de l’intensité à un processus qui récupère la valeur du temps en tant que projet ouvert dans une société de codes hermétiques. C’est ce qui ouvre à l’inattendu et remplit l’avenir d’attentes débordantes. Le tango dit à peu près ceci : “L’avenir apparaît comme le moment préféré d’une époque épuisée”.

Pedro Donoso

Photo principale ©  Amélie Laval